Un droit constitutionnel encore inexploité (2011–2025)
La Constitution marocaine de 2011 reconnaît explicitement aux Marocains du monde un droit de vote et d’éligibilité. L’article 17 stipule que « Les Marocains résidant à l’étranger jouissent des droits de pleine citoyenneté, y compris le droit d’être électeurs et éligibles […] La loi détermine […] les conditions et modalités de l’exercice effectif du droit de vote et de candidature à partir des pays de résidence »[1]. En théorie donc, depuis 2011, les MRE (Marocains résidant à l’étranger) devraient pouvoir voter et même se présenter aux élections marocaines depuis leur pays de résidence.
En pratique, ce droit reste lettre morte. Plus de 5 millions de Marocains (environ 12 % de la population nationale) vivent hors du Royaume[2], mais ils sont privés de ce droit élémentaire garanti par la Constitution[3]. Après l’enthousiasme du référendum constitutionnel de 2011 – où des bureaux de vote avaient été ouverts à l’étranger, prouvant que cela était logistiquement possible[4] – aucune mesure concrète n’a suivi pour les élections législatives et autres scrutins nationaux. Les gouvernements Benkirane, El Otmani puis Akhannouch n’ont pas donné suite aux articles 17 et 18, laissant la diaspora dans l’attente[3].
Aujourd’hui, le gouvernement rappelle que « les MRE ont, comme tout citoyen, le droit de s’inscrire sur les listes électorales, de voter et de se porter candidat »[5]. En théorie, un expatrié marocain a les mêmes droits qu’un résident de Rabat ou Casablanca. Mais en pratique la différence est de taille: pour voter, il faut soit se déplacer physiquement au Maroc, soit établir une procuration depuis l’étranger[6]. Nombre de MRE jugent ces solutions insatisfaisantes. Le vote par procuration, en particulier, est perçu comme une dépossession : « Confier son vote à un frère, une cousine, un voisin… c’est accepter de ne plus avoir le contrôle sur sa propre voix. […] On délègue ce qui devrait rester intime, presque sacré », témoigne une Marocaine installée en Suède[7]. Sans possibilité de voter directement depuis leur pays de résidence, beaucoup de MRE s’abstiennent et se sentent réduits au rôle de spectateurs de la vie politique nationale[8].
Cette situation entraîne un fort sentiment de frustration au sein de la diaspora. « C’est une citoyenneté de papier. Sur le papier, nous avons tous les droits. Mais dans la réalité, nous n’avons ni circonscription électorale propre, ni procédures claires pour voter depuis nos pays de résidence. Les textes sont là, mais rien n’est appliqué », déplore Salma Regragui, présidente d’un conseil national des compétences marocaines du monde[9]. De fait, depuis 2011, la “promesse constitutionnelle” reste inachevée[10].
Il ne s’agit pas d’un oubli : depuis près de 20 ans, les plus hautes autorités du pays ont affiché leur volonté d’intégrer la diaspora. Dès novembre 2005, lors du discours marquant le 30ᵉ anniversaire de la Marche Verte, S.M. le Roi Mohammed VI exprimait sa volonté de « conférer aux Marocains résidant à l’étranger la possibilité de se faire dûment représenter à la Chambre des représentants »[11]. Des discours royaux ultérieurs en 2006, 2007, 2015 ont réitéré cette promesse d’une citoyenneté pleine et entière pour les Marocains du monde[12]. Plus récemment, le Souverain a de nouveau insisté sur la question : le 20 août 2022, il a donné des orientations en faveur d’une meilleure inclusion politique des MRE, réitérées le 6 novembre 2024[13]. Malgré ces impulsions royales, aucun mécanisme concret n’a vu le jour jusqu’à présent. Les blocages se situent ailleurs, dans l’arène politique et institutionnelle, comme on le verra plus loin.
Le vote des expatriés ailleurs : enseignements de la France, du Sénégal et d’autres pays
Le Maroc n’est pas le seul pays confronté à la question de la participation politique de sa diaspora. De nombreux États, y compris des pays voisins ou comparables, ont mis en œuvre le vote depuis l’étranger et la représentation parlementaire des expatriés. Quelques exemples notables :
- France : Les Français de l’étranger votent dans les ambassades/consulats (y compris via Internet ou correspondance) et élisent depuis 2012 des députés qui les représentent à l’Assemblée nationale. Concrètement, quelque 2,3 millions de Français résidant hors de France sont répartis en 11 circonscriptions législatives dédiées, élisant 11 députés (six pour l’Europe, deux pour l’Amérique, deux pour l’Afrique, un pour l’Asie/Océanie)[14]. La France a ainsi institutionnalisé la voix de sa diaspora au Parlement, tout en maintenant leur droit de vote aux autres scrutins nationaux depuis l’étranger.
- Sénégal : C’est un des exemples fréquemment cités en Afrique. À la suite d’une réforme constitutionnelle approuvée par référendum en 2016, le Sénégal a réservé des sièges à sa diaspora. La loi électorale votée en janvier 2017 a créé 15 nouveaux sièges de députés pour les Sénégalais de l’extérieur[15], portant le total de l’Assemblée nationale de 150 à 165 députés. Ces 15 représentants sont élus dans 8 circonscriptions à l’étranger[16]. Pour un pays d’environ 13 millions d’habitants et une diaspora estimée à un demi-million[17], cela représente près de 9 % des sièges – un chiffre notable, justifié par l’importance de la diaspora dans la vie nationale (ses membres contribuent à près du tiers du budget de l’État via les transferts financiers)[18].
- Tunisie : À la suite de la révolution de 2011, la Tunisie a tenu à intégrer sa diaspora dans le processus démocratique. La Constitution de 2014 garantit le droit de vote et de représentativité des Tunisiens de l’étranger[19]. Concrètement, sur les 217 sièges de l’Assemblée des représentants du peuple, 18 sièges (soit ~8 %) sont réservés aux circonscriptions à l’étranger[20]. Par exemple, lors des législatives de 2014, il y avait des députés élus par les Tunisiens de France (10 sièges répartis sur deux circonscriptions), d’Italie (3 sièges), d’Allemagne (1 siège), du reste de l’Europe et Amériques (2 sièges) et des pays arabes & reste du monde (2 sièges)[20]. Ces députés de la diaspora siégeaient aux côtés des élus de l’intérieur, assurant une représentation directe des expatriés tunisiens.
- Italie : C’est l’un des premiers pays à avoir instauré une représentation parlementaire formalisée pour sa diaspora. Depuis 2006, les citoyens italiens résidant hors d’Italie élisent des représentants dans une Circonscription « Estero » (étranger). Initialement, le Parlement italien comptait 18 sièges réservés aux expatriés (12 députés à la Chambre et 6 sénateurs)[21]. Après une réforme institutionnelle de 2019, ce nombre a été réduit mais reste significatif : actuellement, la diaspora italienne élit 8 députés et 4 sénateurs (12 parlementaires au total)[22]. Ces élus représentent quatre grandes zones géographiques (Europe, Amérique du Nord-Centrale, Amérique du Sud, Afrique-Asie-Océanie) et sont choisis par vote postal des Italiens inscrits auprès des consulats. L’Italie démontre ainsi qu’il est possible d’intégrer la voix de millions d’expatriés (plus de 5 millions d’Italiens vivent hors du pays) sans bouleverser le fonctionnement du Parlement.
- Algérie : Notre voisin de l’est a lui aussi mis en place un système de représentation de sa communauté à l’étranger. L’Assemblée Populaire Nationale algérienne (chambre basse) comprend des députés de la « communauté nationale à l’étranger ». En 2021, par exemple, il y avait 8 sièges réservés à la diaspora algérienne sur un total de 407 députés (après une révision à la baisse du nombre total de sièges)[23]. Ces 8 députés de l’émigration sont élus par les Algériens résidant dans différentes zones (France, reste de l’Europe, Amériques, monde arabe…). Même si ce nombre reste modeste (~2 % des sièges), il offre une tribune politique aux expatriés algériens. Ceux-ci peuvent voter depuis l’étranger (le plus souvent dans les consulats) pour leurs propres représentants.
Ces exemples – France, Sénégal, Tunisie, Italie, Algérie, et d’autres – montrent qu’accorder le droit de vote effectif aux expatriés et leur réserver des représentants dédiés est une pratique répandue. Loin d’être une exception, le Maroc ferait plutôt figure de retardataire sur ce plan : « La frustration des MRE s’accroît lorsqu’ils comparent leur situation à celle d’autres diasporas. La Tunisie réserve 18 sièges sur 217 à ses expatriés. L’Italie en consacre 20 au Parlement. Le Maroc, lui, n’a toujours pas franchi ce pas »[24]. En d’autres termes, la diaspora marocaine demeure à ce jour exclue du champ politique national, alors même que des pays de la région (Afrique du Nord et de l’Ouest) et des démocraties occidentales ont su, chacun à leur manière, l’intégrer.
Notons que dans la plupart de ces pays, le vote des expatriés se déroule à l’étranger même, via les réseaux diplomatiques (ambassades, consulats) et des modalités adaptées (vote à l’urne, par correspondance, électronique). Par exemple, l’Espagne, le Portugal ou la Belgique permettent le vote par courrier des résidents à l’étranger. La France a introduit le vote par Internet pour ses législatives de 2012[25]. Ces solutions techniques, bien qu’imparfaites, prouvent qu’avec une volonté politique, les contraintes logistiques peuvent être surmontées – ce qu’avait d’ailleurs illustré le Maroc en 2011 pour le référendum.
Combien de députés pour la diaspora marocaine ? – Hypothèses de représentation
Si le Maroc décidait d’appliquer enfin l’article 17 de sa Constitution, il faudrait définir un modèle de représentation des MRE. Combien de députés la diaspora pourrait-elle avoir et selon quelles modalités ? Plusieurs approches sont envisageables, et des propositions existent déjà.
- Proportionnalité démographique : Une méthode consiste à allouer un nombre de sièges proportionnel au poids de la diaspora dans la population marocaine. Avec plus de 5 millions de Marocains à l’étranger, soit environ 12 % des citoyens marocains[2], on pourrait estimer que la diaspora mérite de l’ordre de 12 % des sièges parlementaires. Actuellement, la Chambre des représentants compte 395 députés. 12 % de 395 équivaut à environ 47 sièges. On pourrait arrondir autour de 45–50 députés représentant les MRE si l’on voulait refléter fidèlement leur part dans la population nationale. À titre de comparaison, les 15 députés de la diaspora sénégalaise représentent ~9 % des sièges pour ~4 % de la population ; les 18 députés tunisiens de l’étranger ~8 % des sièges pour ~10 % de la population tunisienne. Une fourchette de 30 à 60 sièges pour la diaspora marocaine semble donc cohérente et souvent évoquée dans le débat.
- Les propositions des partis politiques : Différentes formations marocaines ont avancé des chiffres ces dernières années. Par exemple, le Front des Forces Démocratiques (FFD) a suggéré d’allouer entre 30 et 100 sièges aux MRE (ainsi qu’à des “compétences nationales”) via une liste nationale élargie[26]. Le Parti de l’Istiqlal, de son côté, a plaidé pour 60 sièges réservés, répartis en quatre circonscriptions internationales (sans doute Europe, Amériques, Monde arabe/Afrique, Asie/Océanie)[27]. L’USFP (Union socialiste) a proposé une approche plus modeste : créer 30 sièges supplémentaires pour les MRE, portant le total des députés de 395 à 425[28]. Ces idées témoignent d’un intérêt pour une représentation directe, mais elles varient quant à l’ampleur (de 30 à 100 sièges) et la méthode (liste nationale spéciale vs. circonscriptions par zones géographiques).
- L’appel de la société civile : Des acteurs associatifs spécialisés sur la diaspora avancent également leurs solutions. Salem Fkire, président de l’association Cap Sud MRE, propose de « rajouter des sièges parlementaires, environ 15 % » du nombre actuel, afin de faire siéger les Marocains du monde « au même titre que les autres élus de la nation »[29]. 15 % de 395 correspond à environ 60 députés. Dans cette optique, il s’agirait d’augmenter le nombre total de sièges plutôt que de rogner sur la représentation existante des circonscriptions du Maroc. Autrement dit, on passerait de 395 à ~455 députés, les ~60 supplémentaires étant élus par la diaspora. Cette option préserverait la représentativité des régions du Maroc tout en ajoutant une voix institutionnelle aux expatriés.
- Circonscriptions dédiées vs. liste nationale : Le mécanisme exact reste à définir. La diaspora pourrait élire ses députés via des circonscriptions spécifiques à l’étranger (comme la France ou la Tunisie). Par exemple, 5 à 6 circonscriptions mondiales pourraient être imaginées (Europe, Amérique du Nord, Amérique du Sud/Afrique, Moyen-Orient, Asie, etc.), chacune envoyant un certain nombre de députés en fonction de la population MRE qui y réside[30]. Cela assurerait une représentation territoriale équilibrée de la diversité des communautés marocaines dans le monde. Alternativement, certains ont proposé de créer une circonscription unique de la diaspora avec un scrutin proportionnel (une forme de liste nationale pour les MRE). C’est ce qu’évoquait l’option du FFD avec une “liste nationale élargie” comprenant les MRE[27]. Enfin, une autre idée est de faire entrer la diaspora au sein de la deuxième Chambre (Chambre des conseillers). L’association d’Aziz Saret en Belgique réclame par exemple la création d’un « collège électoral propre aux MRE pour la deuxième Chambre », ce qui impliquerait une révision constitutionnelle mineure mais offrirait une représentation indirecte au Parlement[31]. Aucune de ces pistes n’a pour l’instant abouti, et le débat reste ouvert.
En résumé, selon les modèles, la diaspora marocaine pourrait prétendre à plusieurs dizaines de sièges parlementaires. Que ce soit 30, 45, 60 ou même 100 députés, l’important est de définir un mécanisme consensuel. L’Istiqlal voit large avec 60 sièges dédiés[32], tandis que l’USFP est plus prudent avec 30 sièges additionnels[28]. La société civile, elle, insiste sur une représentation forte (~15 % des élus) pour réellement peser dans l’hémicycle[29]. Cette question du quantum n’est pas qu’arithmétique : elle reflète l’ambition qu’on a pour le rôle politique des MRE.
Enjeux démocratiques et intégration de la diaspora
Pourquoi est-il important d’intégrer les Marocains du monde à la vie politique ? Les enjeux sont à la fois démocratiques, sociaux et symboliques.
D’abord, il en va de la démocratie marocaine elle-même. Comment prétendre au plein exercice des droits citoyens si plus de 5 millions de nationaux en sont exclus de fait ? Redonner une voix à cette population, c’est renforcer la légitimité et l’inclusivité du système. Le Conseil économique, social et environnemental (CESE) a noté dans un avis que plus de 40 % des MRE interrogés considèrent la représentation politique comme une priorité absolue[33]. De même, un mémorandum de l’ONG IFFOUS en 2024 appelle à « créer des circonscriptions à l’étranger, instaurer le vote électronique ou par correspondance, et renforcer le rôle civique des consulats »[33] pour intégrer davantage les expatriés. Il s’agit donc d’une revendication forte de la diaspora elle-même, qui voit dans la participation politique un levier d’égalité citoyenne. « On ne peut pas parler de transition démocratique, de droits de l’Homme ou de citoyenneté sans rendre justice aux MRE », martèle Aziz Saret, militant associative basé en Europe[34]. En d’autres termes, laisser les Marocains du dehors hors du jeu politique crée une faille dans le principe d’égalité des citoyens et dans l’universalité du suffrage.
Ensuite, inclure les MRE, c’est enrichir le débat public et les institutions par de nouvelles perspectives. La diaspora marocaine est souvent hautement qualifiée – 33,5 % d’entre eux ont fait des études supérieures[35] – et a été exposée à d’autres expériences, d’autres systèmes. Beaucoup ont grandi ou longtemps vécu dans des États de droit occidentaux et des démocraties libérales[35]. Ils portent un regard différent sur les politiques publiques, sur la gouvernance, sur les libertés. Leur donner la parole pourrait insuffler un « vent de fraîcheur » dans un paysage politique marocain parfois perçu comme sclérosé[36]. On peut s’attendre à ce que des députés MRE défendent avec vigueur des enjeux comme la transparence, l’éducation, l’efficacité administrative, la justice sociale – des domaines où leur vécu à l’étranger pourrait inspirer de nouvelles idées. Selon Mohamadou Mbodj du Forum civil au Sénégal, la diversité d’expériences de la diaspora « pourrait enrichir le débat politique » dans le pays d’origine[37]. Cela vaut également pour le Maroc : impliquer des citoyens du monde, c’est ouvrir le Parlement sur l’international, mieux connecter les politiques nationales aux réalités globales (affaires migratoires, climat d’investissement, image du Maroc à l’étranger, etc.). D’ailleurs, la « cause nationale » (notamment l’intégrité territoriale du Maroc) pourrait bénéficier de l’appui de représentants MRE, porteurs d’une voix forte à l’étranger[38].
Il en va aussi de l’intégration de la diaspora elle-même à la Nation marocaine. Les MRE entretiennent généralement un lien affectif fort avec le Maroc, qu’ils cultivent à travers les visites, les transferts financiers, la culture, etc. Néanmoins, beaucoup expriment une forme de douloureuse distance vis-à-vis de leur pays d’origine lorsqu’il s’agit de citoyenneté. « Nous sommes profondément attachés à notre pays […] mais sans représentants, nous ne pouvons pas participer activement, et c’est comme si notre engagement ne comptait pas », confie Mariam El Mezouak, figure de la communauté marocaine en Scandinavie[39][40]. Offrir aux expatriés la possibilité de voter et d’élire des députés serait un puissant signal de reconnaissance. Cela renforcerait leur sentiment d’appartenance à la communauté nationale. En particulier, pour les jeunes générations nées à l’étranger, avoir une voix dans la politique marocaine pourrait raviver et maintenir le lien civique. « Notre participation [politique] est un enjeu essentiel au maintien du lien avec les troisième et quatrième générations à la nation mère », insiste Salem Fkire[41]. En clair, il s’agit d’éviter que les enfants et petits-enfants d’émigrés se détachent du Maroc ; leur donner un rôle dans la vie publique marocaine est un moyen de les ancrer à leur héritage civique et identitaire.
Par ailleurs, intégrer la diaspora politiquement permettrait de valoriser son rôle au-delà du seul prisme économique. Aujourd’hui, les MRE sont souvent perçus à travers leurs transferts d’argent (plus de 114 milliards de dirhams en 2023, un record supérieur aux revenus du tourisme)[2]. S’ils sont indéniablement un moteur économique (les « machines à cash » déplorent certains, dénonçant une instrumentalisation économique[24]), ils veulent être plus que cela. « Je refuse d’être considérée comme une devise. Je suis une citoyenne à part entière. […] Nous portons aussi des valeurs, des expériences, une vision du monde que nous pouvons mettre au service du Maroc » affirme Salma Regragui[10]. En leur ouvrant la porte du Parlement, le Maroc reconnaîtrait enfin que sa diaspora est un acteur à part entière de son développement global – économique, social, culturel et politique. Il y va de l’image du pays et de sa capacité à fédérer tous ses enfants autour d’un projet commun.
Enfin, l’impact symbolique sur la qualité de la démocratie serait notable. Une participation électorale élargie aux expatriés pourrait contribuer à accroître le taux de participation global (en mobilisant une nouvelle catégorie d’électeurs souvent très politisés vis-à-vis du pays). Surtout, la présence de députés MRE au sein de l’hémicycle serait un gage de pluralisme et d’ouverture. « Reconnaître aux MRE une place institutionnelle, c’est leur donner la possibilité d’influencer le débat public […] et de contribuer à enrichir le Parlement de perspectives nouvelles »[34]. Cela renforcerait la représentativité de l’Assemblée, en incluant des voix jusqu’ici exclues. Loin d’être des « citoyens de seconde zone », les Marocains du monde se verraient confirmer comme « partie intégrante de la nation » (pour reprendre les mots d’Aziz Saret)[34].
En somme, permettre le vote des Marocains de l’étranger et leur représentation politique serait bénéfique à la fois pour la diaspora et pour le Maroc. La diaspora y gagnerait une reconnaissance et un moyen d’agir, le Maroc y gagnerait une démocratie plus inclusive et sans doute de nouvelles ressources humaines pour son développement (plusieurs MRE ayant fait leurs preuves en politique ailleurs, à l’image de Mohamed Chaïb Akhdim, premier député d’origine marocaine en Espagne[42], pourraient apporter leurs compétences). C’est d’ailleurs l’esprit du message royal du 30 juillet 2025 (Fête du Trône), dans lequel le Roi a appelé à organiser les élections de 2026 dans le respect des échéances et à adopter un nouveau Code électoral – une occasion, espèrent les MRE, d’y intégrer enfin leur participation[43][44].
Obstacles et craintes persistantes
Si les avantages sont clairs, qu’est-ce qui freine alors l’application du droit de vote des MRE depuis l’étranger ? Plusieurs facteurs, d’ordre technique mais surtout politique, expliquent ce blocage prolongé.
Du côté des arguments officiels, on avance souvent des difficultés logistiques et juridiques. Organiser des bureaux de vote dans des dizaines de pays, pour des centaines de milliers d’électeurs potentiels, aurait un coût élevé et une complexité technique (personnel, matériel, sécurisation du scrutin, etc.). Ces raisons sont fréquemment invoquées par les responsables : « problème logistique et technique, mais aussi de coûts » a-t-on justifié à propos du vote des MRE[4]. Il est vrai qu’à ce jour aucune loi organique n’est venue préciser les modalités du vote depuis l’étranger (malgré l’exigence de l’article 17). Le vide juridique a servi de prétexte à l’inaction. À défaut, l’État n’a proposé que le vote par procuration, dont on a vu les limites. D’après le Conseil national des droits de l’Homme (CNDH), le recours aux procurations par les MRE est resté « extrêmement minime », preuve que ce mécanisme n’assure pas une inclusion effective[45][46].
Cependant, la vraie raison du statu quo semble tenir à la politique politicienne et à la peur de l’inconnu. Comme le résume un chroniqueur, « notre classe politique préfère s’abriter derrière les mécanismes bien rodés en interne, plutôt que de s’aventurer à intégrer ce vote exogène, vu comme une boîte de Pandore »[47]. En effet, les partis marocains redoutent un électorat qu’ils ne maîtrisent pas. Contrairement aux votants de l’intérieur, encadrés par des réseaux partisans, des notables locaux, des campagnes classiques, la diaspora échappe à ces structures. Il n’existe ni précédent électoral, ni sondages fiables sur lesquels s’appuyer[48]. « Personne ne sait exactement comment [les MRE] vont voter »[48], ce qui alimente toutes les spéculations. Certains partis craignent un vote massif en faveur des islamistes si la diaspora (notamment en Europe) est conservatrice religieusement ; d’autres imaginent au contraire que les émigrés, souvent socialisés en Europe, voteraient de manière plus progressiste ou pour l’opposition de gauche[49]. Cette incertitude crée un consensus implicite de blocage parmi les états-majors politiques : mieux vaut ne pas “ouvrir la boîte” plutôt que de prendre le risque de voir émerger une force électorale imprévisible.
En outre, les MRE sont perçus comme difficilement influençables par les méthodes politiques locales. Au Maroc, les campagnes électorales s’appuient souvent sur des relais traditionnels (élus locaux, personnalités influentes dites « notables », réseaux de clientèle) et parfois sur des pratiques douteuses (achat de voix, pression via l’administration, etc.). Or, la diaspora, de l’aveu même d’acteurs politiques, serait « imperméable à l’influence des notables “Al a’yan” et aux billets bleus » (en référence aux billets de 200 dirhams souvent distribués pour s’assurer des votes)[50]. Avec plus d’un tiers de diplômés du supérieur et une familiarité avec la citoyenneté active dans leurs pays d’accueil, les électeurs MRE seraient moins sensibles aux discours démagogiques ou aux incitations matérielles[51][52]. « Venir les manipuler avec un discours mielleux et creux ne risque pas d’aboutir à grand-chose », constate ironiquement un analyste[35]. Cette autonomie d’esprit des expatriés inquiète des dirigeants habitués à des électorats domestiques plus “prévisibles”. En clair, la diaspora échappe au contrôle, ce qui la rend suspecte aux yeux de ceux qui tiennent les rênes du jeu électoral.
Il y a également des calculs partisans à court terme. Tant que les règles ne changent pas, aucun parti n’est certain de bénéficier du vote des MRE – donc chacun rechigne à faire le premier pas de peur que cela avantage ses rivaux. On se souvient qu’en mars 2021, à quelques mois des législatives, une proposition de loi de l’Istiqlal visant la participation politique directe des MRE a été rejetée au Parlement. Officiellement, faute de consensus et en raison du manque de temps pour la mettre en œuvre, mais en réalité, beaucoup y ont vu un enterrement tactique du sujet avant l’échéance électorale de 2021. De même, en 2015, le PJD (alors à la tête du gouvernement) avait un temps déposé un amendement pour interdire aux binationaux d’accéder aux postes ministériels, perçu comme une manœuvre politicienne ciblant des concurrents et instrumentalisant la question des MRE[53]. Ces épisodes illustrent comment la question du vote des MRE a parfois été « la variable de négociation des partis politiques », soumise à marchandages plutôt qu’abordée sur le fond[41].
Malgré tout, les lignes commencent (timidement) à bouger sous la pression conjuguée des acteurs de la diaspora et de la plus haute autorité de l’État. En 2025, à l’approche des élections législatives de 2026, le sujet est revenu sur la table : le ministre de l’Intérieur a entamé des consultations avec les partis en s’appuyant sur les orientations royales[43]. Le Roi Mohammed VI a insisté pour que les élections aient lieu à date et a appelé à adopter un Code électoral spécifique à la Chambre des représentants d’ici fin 2025[54]. On peut y voir une fenêtre d’opportunité pour inclure enfin la diaspora. D’ailleurs, le ministre a publiquement rappelé que les MRE « avaient les mêmes droits que leurs concitoyens dans le pays » et s’est dit ouvert à « toute proposition constructive visant à renforcer la participation électorale des MRE, dans le respect du cadre établi par la Constitution »[44][55]. Certes, ce discours reste prudent et conditionnel, mais il reconnaît du moins le problème.
La diaspora, de son côté, maintient la pression. Des collectifs se sont formés (Coordination démocratique de la diaspora, Conseil civil de l’immigration marocaine, Cap Sud MRE, etc.), multipliant appels et mémorandums. Leur message est clair : « Nous ne voulons plus être les grands oubliés de la politique marocaine ». Ils réclament soit la création de circonscriptions législatives à l’étranger, soit au minimum des procédures de vote à distance fiables (urne consulaire, vote électronique) pour 2026[33][34]. L’enjeu est de passer du principe à l’action : « Passer du principe constitutionnel à l’action légale » comme le formule le professeur Abdelkrim Belguendouz[56]. En d’autres termes, transformer les dispositions de 2011 en réalité tangible.
En conclusion, le vote des Marocains résidant à l’étranger est un droit reconnu mais en suspens depuis plus d’une décennie. De nombreux pays (France, Sénégal, Tunisie, Italie, etc.) ont montré la voie en la matière, démontrant que surmonter les défis techniques et politiques est possible lorsque la volonté existe. Au Maroc, l’absence de la diaspora sur la scène politique prive la démocratie d’une richesse et maintient des millions de citoyens en marge du pacte national. Lever les freins actuels – en dissipant les peurs infondées et en trouvant un compromis sur les modalités – constituerait une avancée démocratique majeure. À l’aube de 2026, tous les yeux sont tournés vers le législateur : la diaspora marocaine obtiendra-t-elle enfin la voix qu’on lui promet depuis 2011 ? Si oui, le Maroc rejoindra la liste des pays qui ont compris qu’on peut vivre au-delà des frontières tout en participant pleinement à la vie de sa patrie – une patrie qui, plus que jamais, s’étend bien au-delà de son territoire grâce à ses fils et filles du monde.